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L’Université virtuelle africaine

Histoire d’une mise en scène (1997 – 2004)

Pierre Jean Loiret - 2 janvier 2006

Note de l’éditeur : Jean-Pierre Loiret a maintenant publié sa thèse de doctorat qui reprend et complète ce travail. Titre "L’enseignement à distance et le supérieur en Afrique de l’ouest : une université façonnée de l’extérieur ou renouvelée de l’intérieur ?". Thèses de doctorat, Université de Rouen sous la direction de Jacques Wallet soutenu le 28/11/2007(http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00192921/fr/).

Depuis 2005, un nouvel intérêt pour l’Afrique s’étale à la Une des journaux, conséquence des décisions des pays riches d’annuler 40 milliards de dollars de dettes des pays les plus pauvres ainsi que de leur promesse d’augmenter dans de fortes proportions leur aide publique au développement. Cette nouvelle prise en considération de l’Afrique succède à un peu plus d’une dizaine d’années de relative indifférence, que l’on peut situer entre la chute du mur de Berlin et les attentats contre les Twins Towers, traduites par ce que les anglo-saxons ont appelé la « donor’s fatigue », la lassitude de l’aide. Ces années 1990, le politologue camerounais Achille Mbembé les définit comme le « temps du malheur » pour l’Afrique. Ce temps est notamment celui d’une crise protéiforme, identitaire, économique et sociale où les Etats occidentaux se désintéressent du continent, s’en désengagent et confient à quelques grands organismes internationaux, Banque mondiale et Fonds monétaire international principalement, le soin de mettre en oeuvre une politique conforme au développement d’une économie de marché afin d’insérer l’Afrique dans le processus de « mondialisation ».

Les recettes libérales appliquées se traduisent, en matière d’éducation, par une priorité absolue accordée à l’enseignement de base avec une ré-orientation des budgets consacrés au Supérieur vers le primaire, par une volonté de privatisation du secteur universitaire. Mais, dans le même temps, l’explosion démographique de l’Afrique provoque une augmentation considérable des effectifs à l’Université ; des indépendances au milieu des années 1990, le nombre d’étudiants du Supérieur est multiplié par 20.

C’est dans ce contexte que naît, en 1997, l’Université virtuelle africaine (UVA), enfantée par la Banque mondiale et voulue par elle pour répondre à la crise des Universités africaines. A l’époque, n’importe quelle solution pour sortir l’Université africaine de son marasme aurait sans doute été acceptée et tentée. Mais, près d’une dizaines d’années plus tard, peut-on considérer que l’UVA contribue à améliorer la situation des établissements africains ? Que rend l’UVA aux Universités dans lesquelles elle s’installe ? Quelle richesse laisse-t-elle derrière elle ?

La stratégie de l’UVA apparaît quelque peu chaotique et sinueuse. Au milieu des années 1990, à l’épicentre de la bulle Internet du dot.com et des eldorados financiers promis par le e-learning, l’UVA s’est d’abord pensée comme une « start up ». Voulue par ses promoteurs, entre 1997 et 1999, comme une « Université virtuelle globale », elle renonce en 2001 à ce rôle, constatant l’échec de sa conception initiale. Désormais présentée comme un « courtier du savoir », l’UVA, en 2002, abandonne officiellement l’idée de délivrer ses propres diplômes pour se concentrer sur la livraison de programmes réalisés par d’autres établissements, du Nord. En 2003, l’UVA, incapable de suivre financièrement, renonce à son principe de vidéo-diffusion par satellite pour utiliser Internet. En 2004, un don de la Banque africaine de développement permet une nouvelle orientation stratégique dans le domaine de la formation des enseignants.

L’UVA n’a, jusqu’à présent, jamais semblé maître de son destin. En raison de ses erreurs de conception, d’une sous-estimation des difficultés liées à son environnement de travail (l’Afrique) elle a dû plusieurs fois changer d’orientation, redéfinir ses objectifs ; subissant davantage qu’initiant les situations qu’elle rencontrait. Et pourtant, son « marketing de l’utopie », celui notamment qui consiste à faire valoir que les « meilleurs » professeurs des « meilleures » Universités sont à la portée d’un étudiant sub-saharien, semble trouver, au plus haut niveau, un écho sur le continent. Réponse finalement simpliste à des problèmes complexes, l’UVA ressemble davantage à un slogan qu’à une vision d’avenir. On peut aussi analyser l’utilisation de l’enseignement à distance et des technologies par l’UVA et ses commanditaires comme un prétexte à la mise en œuvre d’un espace de domination et non de partage, la continuation d’une influence. L’UVA ne semble pas avoir été créée pour s’insérer dans le cadre sociétal africain, mais pour le transformer malgré lui.

La parousie techno promise par l’UVA et la Banque mondiale n’a pas eu lieu. L’UVA n’a pas permis de créer en Afrique « la masse critique de cadres nécessaire au décollage économique » comme son texte fondateur le promettait et ne semble pas prête à pouvoir le faire. Pourtant, présente à la fois dans les pays francophones et anglophones d’Afrique, l’UVA se situe, huit ans après sa création, au cœur des réflexions de plusieurs grands organismes internationaux et bailleurs de fonds sur l’avenir, le rôle de l’enseignement à distance (EAD) en Afrique.

Etudier l’UVA c’est rapidement se rendre compte que l’enseignement, au sens d’apprendre, n’occupe qu’une toute petite place dans le discours et les objectifs des responsables de l’institution. Le prisme technologique, l’approche « techno-centrée » l’emportent largement et sont mis en avant pour justifier l’existence de l’UVA ainsi que son apport présumé aux Universités africaines. L’UVA, c’est l’hypothèse de ce travail, est davantage un « objet politique » qu’un dispositif à visée éducative dédié à l’Afrique.

Ce mémoire est divisé en quatre parties. La première constitue un retour aux sources de l’UVA, à sa conception d’origine, à travers une analyse dialectique et réflexive de son texte fondateur. Ce dernier est resitué dans son environnement régional (la crise des universités africaines) et international de l’époque (le développement d’Internet, des « universités virtuelles »), éléments nécessaires à son décryptage. Base indispensable à la compréhension de l’UVA, la seconde partie étudie l’influence et les stratégies de la Banque mondiale dans le domaine de l’enseignement supérieur en Afrique en mettant en exergue la permanence de ses objectifs. La troisième partie est une tentative d’interpréter l’UVA au regard de l’évolution de l’utilisation des médias dans les systèmes éducatifs en Afrique francophone. Enfin, la quatrième partie s’attache à confronter les objectifs de l’UVA avec ses réalisations réelles, tentera d’en mesurer l’impact et en retracera les évolutions successives, de 1997 à la fin de l’année 2004.

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