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Fracture numérique et développement : le cas de la Côte d’Ivoire

Alain Fr. Loukou - 2 janvier 2006

Résumé : Aux inégalités socioéconomiques et spatiales classiques qui s’opposent au développement, est venue s’ajouter, depuis quelques années, la fracture numérique, liée à l’avènement de la société de l’information. Dans un tel contexte, la question du développement semble globalement se poser sous une vision nouvelle. Cet article [1] analyse le cas de la Côte d’Ivoire dans ce nouveau contexte.

Mots clés : Fracture numérique, technologie de la communication et de l’information, société de l’information, développement, Côte d’Ivoire

Introduction

L’observation des politiques de dotation en équipements de développement en Côte d’Ivoire révèle une très forte disparité entre la ville d’Abidjan et le reste du pays. Capitale économique et politique [2] de la Côte d’Ivoire de 1934 à 1983, Abidjan (avec près de 4 millions d’habitants en 2005) concentre depuis toujours les principales infrastructures, activités économiques (industries, services) et administratives du pays. Indépendamment de ce déséquilibre traditionnel au profit de la ville d’Abidjan, s’est ajouté un nouveau déséquilibre. Il s’agit de la fracture (ou fossé) numérique [3] qui traduit l’inégalité pour des populations ou des régions données d’accéder aux Technologies de l’Information et de la Communication et donc aux opportunités diverses de développement qu’offrent ces outils : facilitation de gestion des activités, actions en temps réel, ressources informationnelles, connaissances, etc. Expression (ou conséquence) des disparités antérieures multiples qu’elle vient renforcer, la fracture numérique apparaît toutefois aussi comme le révélateur d’une nouvelle tendance du processus de développement pour les territoires bien dotés en outils de TIC.

Le débat général sur la fracture numérique

Dans le champ scientifique de réflexion sur la question de la fracture numérique, il ressort en gros trois types de positions donnant lieu à autant de débats.

i) Le premier débat oppose ceux qui voient avant tout en la fracture numérique un problème d’accès aux TIC à ceux qui pensent qu’à partir d’un certain stade de développement socioéconomique (les pays développés par exemple), le problème de la fracture numérique ne se pose plus en termes de simple accès aux TIC, mais davantage en termes de possibilité d’accéder à des services évolués de TIC, de capacité à faire usage de ces outils (problèmes de qualité des équipements et des moyens d’accès, de compétences individuelles, de degré d’autonomie dans l’utilisation) UCLA Internet Report, 2003, cité par M. Farajallah, F. Le Guel, T. Pénard, 2004].

ii) Le deuxième débat oppose les partisans de l’intervention publique (Dertouzos, 1999 ; ONU, 1999 ; Sachs, 2000, cités par A. Rallet et F. Ronchelandet, 2004), jugée nécessaire pour juguler la fracture numérique qui serait devenue un problème majeur de société et de développement, aux partisans de l’auto-régulation du phénomène (Montagnier, Muller, Vickery, 2002, cités par A. Rallet et F. Ronchelandet, 2004). Ces derniers, tout en admettant les risques liés aux inégalités de diffusion des TIC, contestent en revanche l’idée selon laquelle les actuelles inégalités seraient vouées à se pérenniser.

iii) Loin de ces analyses assez subtiles, un troisième débat, plus classique, oppose « les pessimistes » et « les optimistes » de la fracture numérique. Alors que les pessimistes redoutent que la possession des TIC par quelques privilégiés risque d’accroître les inégalités existantes, les optimistes pensent que si des politiques fortes et solidaires sont entreprises tout le monde pourrait bénéficier des nombreux avantages des TIC (tissage de liens sociaux, diffusion des savoirs, partage de l’information). Dans un ouvrage sur la question, Michel Élie (2001) rassemble les points de vue contrastés de quelques personnalités. On y voit les positions des pessimistes (le sociologue Dominique Wolton, par exemple) et celles des optimistes comme le philosophe Michel Serres et l’inventeur du World Wide Web, le Britannique Tim Berners-Lee. Pour les besoins de notre analyse, nous reprenons ci-dessous quelques extraits de la position des uns et des autres.

Redoutant un choc des civilisations du fait de l’avènement des TIC, Dominique Wolton (in M. Elie, 2001, p. 29) juge que « les inégalités ont toujours existé. Mais elles sont aujourd’hui visibles grâce aux médias de tous les coins de la planète, donc moins acceptables ». Pour lui, l’Internet, par exemple, présente le risque d’accentuer ces inégalités et, surtout dans un capitalisme globalisé, d’imposer aux nations pauvres le modèle culturel occidental.

Le philosophe Michel Serres (in M. Elie, 2001, p. 25) pense au contraire que les TIC sont porteuses d’un nouvel humanisme. En conséquence, il minimise les risques de la fracture numérique tant redoutée. Il argumente sa position à travers plusieurs exemples dont celui-ci : « Prenons l’éducation. On ne compare jamais la fracture que les nouvelles technologies pourraient créer avec celle qui existe sans les nouvelles technologies. Or cette dernière précipite les plus pauvres dans l’ignorance totale. Et elle éduque à grands frais les gens à Stanford ou Harvard. Comparée à cette fracture-là, celle que pourrait engendrer le numérique apparaît comme une justice. En effet, l’investissement qu’imposent les nouvelles technologies n’est guère supérieure à celui qu’ont consenti les plus pauvres à l’époque où ils ont acheté la télévision. Je ne vois donc pas comment la fracture dite numérique pourrait aggraver la fracture existante aujourd’hui  ».

Quant au technicien Tim Berners-Lee (in M. Elie, 2001, p. 27), il voit simplement les TIC comme des outils de partage de l’information. C’est pour quoi, dénonçant le caractère bureaucratique des services de télécommunications et le monopole d’État dans le secteur, qui ne facilitent pas l’accès des plus démunis aux TIC, il propose : « L’une des solutions est d’utiliser la technique autrement : il faudrait commencer par répandre les technologies sans fil pour les communications de base dans les zones rurales (….) La recherche dans ce secteur se développe déjà et je suis persuadé que ces techniques seront bientôt commercialisées et répandront l’usage de l’Internet dans le Sud ».

À l’analyse, une évidence semble s’imposer : c’est le constat selon lequel la fracture numérique ne fait que prolonger les fractures traditionnelles de dotation en équipements de développement. Cependant, si la fracture numérique ne semble pas être la cause déterminante des distorsions géoéconomiques actuellement observées, il est évident qu’elle peut contribuer à les renforcer aujourd’hui du fait du changement de paradigme socioéconomique dans lequel nous sommes, et qui est engendré par la prépondérance de l’information dans les activités, laquelle a mis en valeur le rôle des télécommunications modernes.

La fracture numérique en Côte d’Ivoire est plutôt une conséquence qu’une cause directe des inégalités géoéconomiques existantes

Un examen général de la répartition géographique des activités économiques en Côte d’Ivoire montre un déséquilibre très flagrant. L’essentiel des outils de développement (usines, hôtels, port, aéroport international, centres de loisirs, universités, grandes écoles, services à valeur ajoutée, chaînes de télévision et de radio, etc.) se concentre dans la seule ville d’Abidjan et sa périphérie immédiate, le reste du pays ne se partageant qu’une infime partie du dispositif total.

Avant d’être numérique la fracture est d’abord matérielle

Si l’on considère l’adjectif numérique non pas dans son sens informatique de « digital » (en anglais), mais simplement dans son sens arithmétique de « nombre », les exemples ci-dessous (à travers les chiffres) lui donneront déjà une idée de l’ampleur de la distorsion matérielle (en nombre) dans la répartition des équipements de développement au profit de la ville d’Abidjan :

la ville d’Abidjan abrite environ 19% de la population totale du pays et 44% de sa population urbaine [4] ; on y trouve plus de 80% des usines et entreprises du pays ; 90 % du trafic maritime total de marchandises en Côte d’Ivoire sont assurés par le seul port d’Abidjan ; des trois (3) aéroports de classe internationale du pays, celui d’Abidjan est le seul à assurer des liaisons régulières avec l’étranger ; plus de 70% du parc hôtelier de standing international se trouvent à Abidjan ; trois (3) des quatre (4) centres hospitaliers et universitaires (CHU) y sont implantés ; deux (2) des trois (3) universités du pays y sont également implantées ; dix (10) des « Douze travaux de l’éléphant d’Afrique » [5] sont prévus pour la ville d’Abidjan et sa périphérie. De sorte que si la réalisation de ces travaux majeurs de développement venait à être effective, elle renforcerait la polarité et le rôle d’Abidjan plutôt que de contribuer à une dispersion spatiale des activités nationales, source d’aménagement du territoire.

Tous ces déséquilibres influent évidemment sur les mouvements migratoires et la répartition de la population. L’analyse des échanges migratoires de la ville d’Abidjan avec les autres villes, effectuée sur la base du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) de 1998, fournit à ce propos des informations intéressantes sur la fonction de pôle d’attraction de cette ville. On y apprend que toutes les régions administratives du pays, sans exception aucune, envoient en priorité leurs ressortissants vers la Région des Lagunes (dont Abidjan est le chef lieu). Ainsi, chaque région envoie en moyenne 25% de ces natifs émigrés vers la région d’Abidjan. Au total, en 1998, cette région a capté 23,6% de l’ensemble des émigrés nationaux. Par ailleurs, sur les 2 877 948 habitants que comptait en 1998 la ville, 57,9% étaient nés hors de la ville. Ce qui veut dire que la croissance démographique de la ville est plus due à l’apport des mouvements migratoires issus des autres régions qu’à son taux de croissance naturelle. En raison du remarquable essor économique dont elle a bénéficié par le passé, et qui en fait l’une des principales métropoles africaines, Abidjan exerce un pouvoir d’attraction sur la plupart des habitants du pays et, même au-delà, sur les populations des pays de la sous région ouest africaine.

Ces différentes indications informent sur la fonction traditionnelle de cette ville comme pôle national et international d’attraction avec son corollaire d’inégalités variées par rapport aux autres villes du pays. C’est dans cette situation de déséquilibre général et originel que vient s’intégrer le cas spécifique des Technologies de l’information et de la communication. Comme pour les autres types d’infrastructures, l’essentiel de l’outil national de télécommunications est également concentré à Abidjan (voir section ci-dessus)

La fracture numérique ne fait que prolonger les fractures traditionnelles nationales en dotation d’équipements de développement

D’une façon générale, dans un pays, les conditions d’accès aux ressources économiques ne sont pas identiques suivant le statut social des individus. De même, les sources de création d’activités, d’emplois et de richesses sont rarement réparties de façon homogène sur un territoire national. Certaines régions sont bien dotées tandis que d’autres le sont moins. Or, la tendance spontanée des acteurs économiques (et parfois des particuliers) est de s’installer dans les régions, les villes ou les zones bénéficiant déjà d’un fort potentiel en termes d’infrastructures, de marché et de savoir-faire. De sorte que dans le cas ivoirien, l’on observe que la polarisation et le développement de la ville d’Abidjan se nourrissent continuellement d’acquis initiaux.

Dans ces conditions, la fracture numérique apparaît alors comme une fracture de plus qui vient s’ajouter à des fractures déjà existantes. En ce sens, à notre avis, l’inégalité d’accès aux réseaux et services modernes de télécommunications qui caractérise la fracture numérique ne serait pas la cause première des inégalités socioéconomiques et spatiales actuelles que l’on constate entre pays industrialisés et pays en développement ou plus spécifiquement au sein d’un même pays (en l’occurrence, entre la ville d’Abidjan et le reste de la Côte d’Ivoire ou entre les Ivoiriens riches et les Ivoiriens pauvres). Toutefois, l’on peut noter que la tendance généralisée à lier de plus en plus les inégalités contemporaines de développement entre villes, régions, pays et individus à la question de la fracture numérique souligne manifestement l’importance acquise par les TIC dans le processus de développement.

L’état de la fracture numérique en Côte d’Ivoire

Certes, comme nous l’avons vu plus haut, la fracture numérique apparaît comme le reflet des fractures socioéconomiques traditionnelles que l’on connaissait jusqu’ici. Toutefois, dans le cas ivoirien, c’est l’ampleur de cette nouvelle fracture qui interpelle, quoique d’ordinaire les écarts en dotations entre les capitales et les villes de province soient très flagrants dans les pays en développement.

Une répartition spatiale déséquilibrée des équipements et utilisateurs de télécommunications

Comme l’indiquent les tableaux ci-dessous, la plupart des équipements de télécommunications (téléphone, radio, télévision, Internet) sont concentrés dans la ville d’Abidjan et sa périphérie. Alors que cette ville, malgré l’importance relative de sa population, ne représente après tout que 19% de la population totale du pays, elle dispose en moyenne de 70 à 80% de l’ensemble du potentiel national de télécommunications. De ce fait, de nombreuses régions du pays et leurs habitants restent privés des avantages que procurent l’accès aux Technologies de l’Information et de la Communication. En outre, tandis que la tendance actuelle est d’implanter à Abidjan des technologies plus nouvelles pour apporter des services nouveaux, variés et performants, certains territoires reculés du pays et leurs habitants n’ont jamais reçu les émissions de la télévision nationale et d’autres n’ont pas encore le téléphone, faute d’équipements.

Tableau 1 : Répartition géographique des lignes de téléphone fixe par direction régionale, en 2000

Les directions régionales de
Côte d’Ivoire Télécoms et leurs
localisations géographiques
Parc téléphonique
(lignes fixes)
Pourcentage
Abengourou (Est) 9858 4%
Abidjan (Sud-Est) 190540 72%
Bouaké (Centre) 18024 7%
Daloa (Centre-Ouest) 13100 5%
Korhogo (Nord) 6829 2,5%
Man (Ouest) 6975 2,5%
San Pédro (Sud-Ouest) 7356 3%
Yamoussoukro (Centre) 10985 4%
Ensemble des D. R. 263667 100%

Source : Agence des Télécommunications de Côte d’Ivoire (ATCI), sur : http://www.atci.ci

Tableau 2 : Répartition des outils et utilisateurs de télécommunications entre Abidjan et le reste du pays, en 2000-2002

Désignation
Régions
Parc téléphonique
(lignes fixes) (2000)
Serveurs Internet (2002) Abonnés à l’Internet
RTPC (2002)
Conditions d’accès
à l’Internet (2002)
Abidjan région 190 540 (72%) 21 (72%) 14 275 (93%) Facile
Reste du pays 73 127 (28%) 8 (28%) 1 079 (7%) Très difficile, voire impossible
Total pays 263 667 (100%) 29 (100%) 15 354 (100%) passable

Données  : Agence des télécommunications de Côte d’Ivoire (ATCI), 2003

Tableau 3 : Ratio population/équipements d’accès à l’Internet, en 2000-2002

Indicateurs
Régions
Télédensité en 2000 Nbre de serveurs
pour 1000 habitants en 2002
Nbre de connexions Internet
pour 1000 habitants en 2002
Abidjan région 5, 95 0,0070 4,46
Reste du pays 0,55 0,0006 0,08
Total pays 1,60 0,0017 0,94

Données  : Agence des Télécommunications de Côte d’Ivoire (ACTI), 2003

L’accès aux lignes téléphoniques et aux serveurs conditionne l’accès à l’Internet. Or, le tableau 2 indique que ces équipements, déjà fort peu nombreux, sont concentrés à Abidjan. L’accès à l’Internet, par exemple, est beaucoup plus facile à Abidjan où tous les fournisseurs locaux de services Internet y ont installé l’essentiel de leurs équipements.

En l’absence de statistiques sur la répartition géographique du parc national des ordinateurs (ce terminal est un autre élément capital d’accès à l’Internet), on peut néanmoins raisonnablement estimer que de 80 à 90% des 118 000 PC comptabilisés en 2002 se trouveraient dans la seule ville d’Abidjan. Cette estimation se fonde sur la répartition nationale des infrastructures générales de développement (industries, services) ainsi que sur celle des compétences et savoir-faire techniques, très largement favorables à la ville d’Abidjan.

L’inégalité dans la répartition des équipements de télécommunications se traduit également dans les ratios, comme l’indique le tableau 3. Pour les trois indicateurs considérés, il apparaît que les ratios respectifs de la zone d’Abidjan sont relativement élevés.

Malgré les récents efforts de l’opérateur historique d’accroître son parc d’abonnés, l’usage du téléphone filaire reste encore peu fréquent dans les foyers ivoiriens, comme en témoigne le faible volume du parc national. Non pas, pour une fois, que les populations n’aient pas les moyens d’y accéder, mais parce que les conditions techniques d’accès ne leur sont pas aisément offertes. De nombreuses villes et campagnes du pays ne disposent pas encore du téléphone. Pourtant, cet instrument est indispensable pour l’accès à l’Internet. Le vif succès de la téléphonie mobile indique de façon éloquente que dans une société orale, le téléphone est un moyen de communication capital pour toutes les couches de la population. La banalisation et la démocratisation de l’usage du téléphone contribueront grandement à la réduction du fossé numérique entre Abidjan et le reste du pays. Même s’il n’a plus fondamentalement à faire prévaloir ses prérogatives d’antan en matière de télécommunications, l’État a encore un rôle d’inspirateur à jouer dans ce domaine. Joue-t-il efficacement ce rôle ? Pas si sûr, à la lumière de ces propos d’un acteur national des télécommunications : « Les nouvelles technologies n’ont pas véritablement été vulgarisées en Côte d’Ivoire. L’Internet reste un luxe pour l’ensemble des foyers. Cela est dû à une absence de politique gouvernementale pour appuyer le développement des nouvelles technologies, malgré de nombreux séminaires organisés en vue de préparer une stratégie de développement des nouvelles technologies. De ce fait, malgré son fort potentiel économique, la Côte d’Ivoire est en retard dans le domaine des nouvelles technologies » [6]. Une démocratisation accrue de l’usage du téléphone, maillon capital de la chaîne de la société de l’information permettrait d’améliorer la situation.

Tableau 4 : Couverture des chaînes de télévision et de radio nationales et internationales, en transmissions hertzienne et MMDS, en 2003

Désignation Régions Couverture TV nationales
(en diffusion hertzienne)
Couverture TV étrangères
(en diffusion hertzienne et MMDS)
Couverture radios nationales
et étrangères en modulation
de fréquence (FM)
Abidjan région totale totale totale
Reste du pays partielle 1 ville (Bouaké) partielle

Source  : http://www.izf.net/izf/EE/pro/cote_...

Les deux chaînes nationales de télévision émettent entièrement, depuis leur création respective, sur Abidjan et sa périphérie. Si la première chaîne a une diffusion pratiquement nationale, la deuxième (TV2) n’émet que sur Abidjan et sa périphérie. Le réseau hertzien/numérique de Canal Horizon (filiale du groupe français Canal Plus) n’émet que sur Abidjan et sa périphérie ainsi que sur Bouaké (la deuxième ville du pays). La couverture des trois opérateurs de téléphonie mobile est totale à Abidjan et la réception des signaux y est généralement correcte. La couverture des radios internationales d’information (RFI, BBC, Africa n°1, La Voix de l’Amérique), dont les programmes sont très appréciés des auditeurs ivoiriens, se limite généralement à Abidjan et, au-delà, à une ou deux autres villes.

D’une façon générale, le déséquilibre notoire dans la répartition peut s’expliquer par deux causes principales : d’une part, la longue politique monopolistique de l’État dans l’installation et la gestion des infrastructures de télécommunications et de l’autre, le souci de rentabilité commerciale des opérateurs de ce secteur.

La longue politique monopolistique de l’État providence

La politique générale de l’État fut longtemps celle de disposer, seul, de l’ensemble des mécanismes de développement du pays et d’en actionner à sa guise les leviers, alors même que ses ressources sont généralement limitées. Une telle politique a engendré les monopoles d’État dans tous les secteurs d’activités, dont les pesanteurs sur le développement ont justifié depuis peu le recours à une libéralisation de l’économie. Cependant, le processus engagé de libéralisation complète du secteur des télécommunications, qui pourrait permettre des apports conséquents d’investissements privés susceptibles d’aider à l’amélioration de la situation est encore lent.

Le souci de rentabilité des opérateurs qui privilégient les zones économiquement rentables au détriment de celles qui le sont moins.

La logique des entreprises privées est de toujours préférer les zones à fort taux de rentabilité commerciale. Les zones à faible densité de population ou de faible importance économique sont alors délaissées. Le faible pouvoir d’achat des populations des zones pauvres (territoires ruraux et quartiers déshérités des centres urbains) est aussi mis en avant pour justifier la discrimination spatiale dans la diffusion des équipements et services de télécommunications. Par exemple, la rentabilisation dans une ville rurale d’un serveur Internet coûtant 15 millions de francs CFA (22 867,35 €) [7] n’étant pas garantie, les fournisseurs d’accès à l’Internet délaissent la plupart des villes de province au profit d’Abidjan et de quelques autres villes d’importance relative. La même logique risque de gouverner la politique d’implantation des opérateurs privés de télévision. Pour l’instant, l’unique opérateur privé (Canal Horizon), présent sur le marché ivoirien depuis 1993, concentre toujours ses activités sur Abidjan, et avant la guerre, sur Bouaké (deuxième ville du pays). Le taux élevé de l’illettrisme dans les régions rurales, même s’il n’est jamais expressément évoqué, par décence sans doute, constitue par ailleurs un obstacle dans la logique commerciale des opérateurs privés. Moins les gens sont instruits et moins ils sont intéressés par des services comme l’Internet ou les bouquets de chaînes numériques. Or, pour toutes les entreprises privées de télécommunications, le principe du grand nombre de clients reste un critère fondamental dans leur décision d’investissement ici ou là.

Une fracture qui risque de s’élargir et d’aggraver les inégalités de développement

De même qu’au plan mondial l’on redoute l’élargissement du fossé numérique entre pays industrialisés et pays en développement, de même il est à craindre qu’au niveau national le fossé numérique entre Abidjan et le reste du pays se creuse tout autant, aggravant les inégalités initiales de développement. À l’analyse, essentiellement trois facteurs pourraient aggraver le creusement de l’écart : i) si la situation sociopolitique du pays ne s’améliore pas à court ou moyen termes, ii) si les opérateurs économiques du secteur persistent dans leur logique commerciale de recherche prioritaire de rentabilité, iii) si l’adhésion des citoyens au projet de société et d’économie de l’information reste faible. Autrement dit, si une politique générale visant à la fois une plus large diffusion nationale des TIC et la sensibilisation des populations aux enjeux de la société de l’information n’est pas définie et mise en oeuvre.

La crise politique [8] que vit la Côte d’Ivoire depuis septembre 2002 a eu des répercussionsnégatives dans tous les domaines d’activités. Le secteur des télécommunications n’a pas échappé à cette situation, même s’il est malgré tout, actuellement le secteur le plus dynamique de l’économie nationale. Dans les zones sous occupation de la rébellion armée, les équipements de la télévision et de la radio nationales ont été partiellement ou totalement saccagés aux premières heures du soulèvement militaire, si bien que les populations de ces zones sont depuis lors privées des émissions nationales. La réhabilitation de ces infrastructures ne serait effective qu’une fois les conditions d’une paix durable réunies. De toutes les façons cette réhabilitation risque d’être lente, compte tenu des moyens limités de l’État. Si les communications téléphoniques (fixes et mobiles) ont été rétablies entre la zone gouvernementale et la zone sous occupation rebelle pour des raisons humanitaires, il est cependant certain que de nouveaux investissements ne peuvent être à court terme entrepris dans la zone sous contrôle rebelle. L’accès généralisé à l’Internet y sera en conséquence davantage retardé.

La logique des acteurs économiques, évoquée plus haut, est également une menace réelle susceptible d’élargir la fracture numérique nationale. Exclusion faite du domaine de la téléphonie mobile où cette logique a été heureusement contrariée, pour les autres domaines, l’observation de la situation sur le terrain ne montre pour l’instant aucune inflexion de tendance. Les projets majeurs restent toujours centrés sur la ville d’Abidjan et sa région : Internet à haut débit, télévision à péage, radios commerciales, etc..

Tout le monde est-il convaincu des enjeux de développement humain liés aux Technologies de l’Information et de la Communication ? Tout le monde est-il, a fortiori, conscient des enjeux ou des risques de sous-développement liés à la question de la fracture numérique ? Ces questions apparemment sans originalité méritent pourtant d’être posées. En dépit de l’actualité de la thématique de la société de l’information, beaucoup de personnes en Côte d’Ivoire (élus locaux, chefs d’entreprises, intellectuels, particuliers) éprouvent encore des difficultés à saisir l’intérêt que présenteraient pour elles et pour la société les Technologies de l’Information et de la Communication. De ce fait, elles ignoreraient le handicap que pourrait engendrer pour elles le fait de ne pas savoir ou pouvoir en faire usage à un moment donné. Sans compter celles, qui faisant de la résistance naturelle vis-à-vis de tout ce qui est nouveau ou dont elles ont du mal à s’approprier le fonctionnement, aggravent sans le vouloir ou le savoir la fracture numérique. Cet aspect de l’analyse pose le problème de la fracture de l’adhésion qui traduit l’idée de refus par une catégorie de citoyens d’adhérer à un projet de société. À côté donc des autres aspects qui caractérisent la fracture numérique (insuffisance des moyens techniques, faible pouvoir d’achat des populations, problèmes de compétences techniques et de savoir-faire, illettrisme), il y a aussi la faible volonté d’adhésion de certaines personnes à un paradigme, à un projet global encore mal perçus.

Pourtant, pour réduire la fracture numérique, tout le monde, y compris les réfractaires, devrait être convaincu de l’utilité des TIC. De même que l’analphabétisme constitue un lourd handicap dans le monde ordinaire de l’écrit et de la lecture, de même, dans le monde actuel du numérique et de l’informationnel, l’incapacité à se servir, par exemple, d’un ordinateur ou à naviguer dans l’Internet est de plus en plus pénalisante pour les « anumériques », pour forger ce néologisme (par analogie à « analphabètes »). Le comble est que ces « anumériques », c’est-à-dire les analphabètes du XXI e siècle peuvent être aussi bien des étudiants, des intellectuels, des personnes matériellement aisées, des travailleurs de bureaux, des chômeurs en quête d’emplois que des analphabètes classiques ou des personnes âgées. On les retrouve dans toutes les catégories et couches de la société nationale. Par exemple, la familiarisation avec l’ordinateur et l’Internet est devenue une exigence de base de certains employeurs, et naturellement, cet atout peut faire la différence entre les candidats à un emploi. Or, il est certain que beaucoup de personnes, dans les villes rurales où il n’existe pas encore de structure de formation en informatique, ignorent cette préoccupation contemporaine. C’est une fois sur le marché du travail dans les grandes villes qu’elles s’aperçoivent de leur handicap.

L’appropriation de ces outils est aussi une exigence suprême pour les étudiants, les enseignants et les chercheurs qui ont besoin d’être suffisamment renseignés dans leurs domaines d’études et de recherches, s’ils veulent s’ouvrir à plus de connaissances et être bien formés et compétitifs. Et pourtant, tous ne savent pas encore faire usage d’un ordinateur.

Bien d’élus locaux ivoiriens, par exemple, ignorent que rien que la carence en réseaux et services téléphoniques dans leurs villes pourrait en partie expliquer l’absence de certains services comme les banques, les assurances, et que l’un dans l’autre cela expliquerait par ailleurs que des fonctionnaires se refusent à aller y servir. Par enchaînement, ces localités-là sont en général économiquement peu dynamiques et donc en marge du progrès et du développement. Cette réflexion pose, outre le problème de la maîtrise des flux migratoires vers les grands centres urbains comme Abidjan, celui rarement évoqué de la mobilité géographique des travailleurs ivoiriens. Les jeunes actifs actuels et surtout les prochaines générations de travailleurs issus de la civilisation Internet et autres réseaux numériques seront à l’évidence moins disposés que leurs aînés à accepter facilement d’aller travailler dans des villes du pays où il n’existe pas un minimum de commodités liées aux NTIC. Leur mode de vie est formaté au moule de la société numérique et informationnelle. Ils préféreront travailler à Abidjan notamment ou au mieux dans quelques autres principales villes. En dépit du coût de la vie qui y est plus cher et des conditions d’existence qui y sont nettement plus défavorables qu’ailleurs : coûts des loyers et de la nourriture élevés, problèmes de transports, de logement, d’insécurité, etc. À notre époque, la mobilité géographique et professionnelle ainsi que les avantages qui y sont attachés tendent de plus en plus à passer par la réduction de la fracture numérique.

On peut multiplier les exemples de ce genre dans divers domaines où les télécommunications modernes jouent un rôle de développement soit en complément avec les autres infrastructures, soit de façon totalement isolée.

L’ensemble du contexte décrit risque de creuser encore le fossé entre Abidjan (où des investissements nouveaux continuent de se faire ou sont projetés) et les autres régions, surtout la moitié nord du pays, où les projets sont très rares. Si une stratégie globale visant à inciter les entreprises à investir dans les territoires de moindre intérêt économique (à travers des politiques variées d’intéressement) n’est pas vigoureusement menée par l’État, le fossé risque de se creuser davantage, aggravant ainsi la situation d’exclusion de ces territoires et de leurs habitants et par conséquent leur développement socioéconomique.

La fracture numérique ne fait pas que révéler des disparités. Elle est aussi le marqueur d’une nouvelle tendance du processus de développement

Si la fracture numérique est devenue à ce point un sujet de préoccupation mondiale dans toutes les instances, c’est certainement que le fait pour un continent, un pays, une région, une ville ou des populations d’être privés ou d’être insuffisamment pourvus en outils et services TIC représente un sérieux inconvénient. A contrario, et cela semble aller de soi, le fait d’en disposer suffisamment représenterait théoriquement un avantage [9] ponctuel. Ce qui suggérerait alors une nouvelle tendance du processus de développement. Aussi, plutôt que de ne voir que les inconvénients des fractures (matérielle ou numérique) de développement et de les stigmatiser systématiquement, une autre analyse nous a-t-elle conduit à la réflexion que la question de la fracture numérique (en l’occurrence) recèlerait d’enseignements positifs dont on pourrait se servir pour réorienter les politiques de distribution des infrastructures sur le territoire afin de mieux construire le développement.

Dans son évolution continue, la société mondiale a enregistré plusieurs types de fractures ou d’inégalités. La plupart de ces distorsions persistent toujours. Néanmoins, les précédentes n’avaient probablement pas suscité autant de craintes, n’avaient été autant dénoncées que la fracture numérique, inégalité pourtant apparemment anodine. Loin d’apparaître comme un réflexe banal ou un sentiment exagéré ; loin d’être interprétés comme de simples phénomènes passagers de société, la frayeur et les nombreux discours que génère la fracture numérique nous interpelleraient alors sur le fait que nous serions véritablement en face d’une grande rupture dans le processus du développement humain (au sens onusien du terme) dans lequel l’information et les technologies numériques de communication semblent avoir acquis une réelle importance.

La façon dont les réseaux et services modernes de télécommunications affectent aujourd’hui, un peu partout, nos modes de vie, nos représentations, nos décisions, nos choix de localisation se perçoit de plus en plus clairement. De nos jours, la plupart des activités, qu’elles soient industrielles, agricoles ou de service, sont à forte intensité d’information. Dans ces conditions, les plates-formes spatiales disposant d’un bon niveau d’infrastructures de télécommunications modernes deviennent, en théorie, nettement plus attractives et compétitives que les autres régions moins bien équipées en la matière.

Certes, il est déplorable de constater qu’une seule ville (en l’occurrence Abidjan) concentre l’essentiel de l’outil de développement d’un pays et polarise autour d’elle la plupart des activités économiques nationales. Mais, ipso facto, la situation créée procure des avantages à la ville d’Abidjan. Ce qui appelle des analyses plus attentives sur la question de la fracture numérique. Des enseignements sont à tirer de la situation. « La polarisation fait explicitement référence à la physique des champs magnétiques avec les notions de gravitation et d’attraction. La présence d’une activité économique en un lieu déterminé polarise d’autres activités, elle attire du pouvoir d’achat et crée cumulativement des emplois. Lorsqu’un pôle d’activités existe, il propage autour de lui une dynamique de développement. Cela signifie que la répartition des activités sur le territoire économique n’est ni aléatoire ni égalitaire » , observe Bernard Pecqueur (2000, p. 24).

Dans cette logique, la ville d’Abidjan polarisant autour d’elle l’essentiel du dispositif national de développement (infrastructures conventionnelles renforcées par les TIC), il est « normal » que la plupart des nouvelles entreprises et activités aient tendance à s’y implanter. Dans les faits, cela se vérifie au regard des créations d’activités et investissements récents qui ont été faits en Côte d’Ivoire ou sont en projet. Si la tendance à investir principalement à Abidjan ne saurait être le seul fait des avantages en équipements TIC dont bénéficie cette ville, il est cependant certain que le bon niveau de dotation de la ville dans ce domaine représente aujourd’hui pour elle un facteur supplémentaire d’attractivité et de polarisation des investissements et des activités.

Simplement, si l’on considère des outils de communication de base comme le téléphone et le fax, on peut très bien se rendre compte que même sur ce terrain classique Abidjan possède plus d’avantages comparatifs par rapports aux autres régions du pays. Le tableau1 renseigne que 72% du parc téléphonique national se trouvaient en 2000 dans la région d’Abidjan. Autrement dit, de nombreuses localités ne disposent pas encore de cet indispensable outil dont dépendent le fax et l’accès à l’Internet, et en conséquence, elles possèdent moins d’avantages comparatifs dans les activités à forte valeur ajoutée. Alors que pour les entreprises opérant à Abidjan, les transactions par l’intermédiaire de l’Internet et d’autres types de réseaux, l’intégration de l’organisation interne et des relations externes (dites « e-business »), par exemples, sont des modalités économiques largement facilitées grâce à des réseaux et services TIC de relative bonne qualité et disponibles. L’importance de ces modalités dans le bon fonctionnement et la compétitivité actuels des entreprises étant une réalité, l’on mesure tout l’intérêt pour les opérateurs économiques à être sur une plate-forme territoriale comme Abidjan capable d’offrir les réseaux et services requis en la matière. Comme un phénomène qui accélère une accélération déjà amorcée, l’avantage comparatif en réseaux et services modernes de télécommunications dont bénéficie la ville d’Abidjan (par rapport au reste du pays) renforce sa position au détriment des autres villes, en s’appuyant sur les acquis initiaux.

S’il est évident que le déséquilibre entre Abidjan et le reste du pays apparaît à certains égards comme une situation trop injuste et frustrante, cependant dans un contexte de compétition territoriale, il ne serait pas déraisonnable de penser que les responsables municipaux [10] de cette ville aient une lecture plus nuancée de l’analyse, dans la mesure où leur ville, au plan national, tire un bénéfice de la situation pour son développement. Quel élu local ne se réjouirait-il pas de constater que sa ville ou sa région est bien positionnée dans un domaine aussi attractif que les TIC ? Quel gouvernant national n’aurait-il pas la même réaction pour son pays par rapport à ses voisins ? À la vérité, malgré les dénonciations officielles de la fracture numérique Nord/Sud par les dirigeants des pays du Nord, il est plausible que ces derniers ne seraient pas ravis de voir les pays du Sud les rattraper rapidement [11]. À des échelles nationales, ce sentiment se développera sûrement aussi chez les élus locaux dont les territoires seraient avantagés dans le domaine des TIC. C’est la concurrence qui commande ce type de sentiment naturel.

Les emplois qualifiés liés aux connaissances en informatique et dans d’autres domaines des télécommunications s’obtiennent beaucoup plus facilement dans la ville d’Abidjan où ils sont plus abondants, car les structures appropriées y existent. De ce fait, la ville peut être considérée comme un bassin national d’emplois qualifiés, qui attire tous les actifs en quête d’emploi.

Le commerçant, l’élève, le médecin ou l’enseignant de Tingrela (extrême nord) ou de Doropo (nord-est) ou encore de Taï (ouest) qui ont très difficilement, voire pas du tout, accès aux TIC ne bénéficient pas de façon égale, en comparaison avec leurs homologues d’Abidjan, des nombreux avantages de ces outils. Ils se retrouvent pénalisés dans leurs activités respectives. De même, leurs villes, déjà géographiquement enclavées en raison de l’éloignement physique des grands centres économiques et urbains du pays, et des conditions pénibles d’accès, risquent d’être plus enclavées parce qu’en marge de la modernité reposant de plus en plus sur les infrastructures et services de télécommunications modernes.

Au plan de l’acquisition de l’information événementielle et de la satisfaction des loisirs, facteurs désormais essentiels pour nombre de personnes (intellectuels ou analphabètes), le tableau4 montre que l’habitant d’Abidjan ou de sa banlieue est une fois de plus privilégié. Or, dans le contexte de la société de l’information, il apparaît que les populations tendent davantage à s’implanter dans les zones qui offrent les commodités liées aux offres d’informations et de divertissements numériques. Des exemples éloquents montrent que plusieurs fonctionnaires refusent parfois d’aller servir dans d’autres villes du pays en raison de la déficience que présentent ces villes-là en infrastructures de télécommunications (télévision, radio, téléphone).

L’inégalité des citoyens face à l’accès aux moyens d’information et de communication, sous ses différentes formes, pénalise certaines villes pendant qu’elle avantage d’autres (Abidjan singulièrement). Cette situation explique en partie le poids démographique de cette ville où tout le monde souhaite travailler et résider pour profiter de ses commodités et opportunités que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le pays [12]. Au-delà, toutefois, la question de la fracture numérique mériterait d’être analysée autrement que sous le seul angle des diverses disparités qu’elle révèle. Car dans le contexte actuel de société et d’économie d’information elle apparaît aussi comme le révélateur d’une nouvelle tendance du processus de développement.

Conclusion

Alors que les caractéristiques intrinsèques des Technologies de l’Information et de la Communication (pouvoir de diffusion plus large, effets structurants) semblent les destiner à contribuer notablement à la dispersion géographique des activités économiques et à la mobilité professionnelle, donc à l’aménagement du territoire et finalement à un développement socioéconomique plus ou moins homogène, on constate pourtant qu’elles risquent, dans certains cas, d’accentuer la tendance à la polarisation et d’accroître les inégalités de développement. Les territoires les mieux équipés en outils TIC paraissent théoriquement gagner un avantage comparatif supplémentaire au détriment des territoires défavorisés qui risquent d’être distancés. La fracture numérique, qui prolonge les fractures matérielles, apparaît alors comme un phénomène ayant deux effets opposés : un avantage pour ceux qui disposent des outils TIC et un handicap pour ceux qui en sont faiblement ou pas pourvus. Ainsi, mieux équipée, la ville d’Abidjan renforce en Côte d’Ivoire sa position économique et son statut traditionnel de pôle national de développement. Très insuffisamment équipé, le reste du pays risque de voir se creuser l’écart de développement qui le sépare d’Abidjan. En somme, il apparaît que suivant les situations, les TIC peuvent, soit réduire, soit accentuer les inégalités de développement, et donc s’opposer à celui-ci. Tout semble alors dépendre de la façon dont elles sont réparties sur le territoire et utilisées dans la construction du développement.

Les enjeux de la fracture numérique nationale résident dans la façon globale dont les Technologies de l’Information et de la Communication sont en train de bouleverser progressivement le mode de construction du développement socioéconomique. En fait, la fracture numérique n’apparaît pas seulement comme un phénomène révélateur de disparités spatiales, économiques ou sociales. Dans une société et une économie désormais à forte teneur d’information, sa réalité fournit des indications inédites sur l’orientation actuelle du développement ; sur les nouvelles stratégies à adopter pour tendre vers ce processus. Aussi, notre réflexion sur la question (par rapport au cas ivoirien) nous a-t-elle conduit à identifier une série de stratégies dont la mise en oeuvre requiert la participation de tous les acteurs du développement : i) une démocratisation accrue de l’usage du téléphone, maillon capital de la société de l’information ; ii) une plus forte adhésion des populations aux enjeux de développement des TIC ; iii) l’adoption de technologies plus faciles d’installation et moins coûteuses pour desservir les territoires géographiquement et économiquement marginalisés ; iv) le déploiement de lieux d’accès partagé dans les territoires déshérités ; v) la libéralisation complète du secteur des télécommunications et l’instauration d’une véritable concurrence entre les opérateurs pour faire baisser les tarifs de communication ; vi) une implication [13] souhaitable des collectivités territoriales dans la construction des réseaux de télécommunications.


Références bibliographiques

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Ressources de l’Internet

- Thèse d’Alain François Loukou, soutenue en juin 2005 à l’Université Paul-Valéry Montpellier III (France), sous le titre « Télécommunications et développement en Côte d’Ivoire à l’ère de la société de l’information et de la mondialisation » : http://www.mgm.fr/UMR/Loukou/These.pdf

- Conte B. (2000), La fracture numérique en Afrique : http://conte.u-bordeaux4.fr/Publica/conte_dt65.pdf.

- Conte B., Les déterminants de la diffusion d’Internet en Afrique : http://conte.u-bordeaux4.fr/Publica/conte_dt48.pdf.

- Farajallah M., Le Guel F. et Pénard T. (2004), Union Européenne élargie et nouveau voisinage, de la fracture numérique à la coopération numérique : http://perso.univ- rennes1.fr/thierry.penard/biblio/fractureUE.pdf.

- Kla D. (2003), Les télécommunications en Côte d’Ivoire, Colloque international sur les fractures numériques Nord/Sud en question, quels enjeux, quels partenariats ?, Université d’été de la communication d’Hourtin (Gironde-France) : http://www.africanti.org/resultats/colloque2003/Communications/KLA3.pdf.

- Press Larry & al., An Internet diffusion framework. Communications of the ACM, vol.41, n°10, pp 21-26, october, 1998, sur http://som.csudh.edu/fac/lpress/articles/acmfwk/acmfrwk.htm.

- Press Larry & al., A framework for assessing the global diffusion of the Internet : http://jais.aisnet.org/articles/default.asp?vol=2&art=6.

- Rallet Alain & Rochelandet Fabrice (2004), La fracture numérique : une faille sans fondement ? http://www.marsouin.org/IMG/pdf/rechelandet_rallet-racturenum1000.pdf).


[1] Cet article est un extrait de la thèse de doctorat de l’auteur. Thèse soutenue en juin 2005 à l’Université Paul-Valéry Montpellier III (France), sous le titre « Télécommunications et développement en Côte d’Ivoire à l’ère de la société de l’information et de la mondialisation ».

[2] Depuis 1983, la ville d’Abidjan a officiellement perdu son statut de capitale politique au profit de Yamoussoukro. Mais pas son rôle de pôle national de développement. En 2002, Abidjan (capitale toujours économique) et Yamoussoukro (capitale politique) ont été érigées en districts dans le cadre de la politique de décentralisation qui a vu la création de 58 Conseils généraux de départements et de districts dont la mission est de promouvoir et de réaliser le développement local.

[3] Pour des raisons pratiques, c’est-à-dire liées au contexte du terrain d’étude, l’idée de fracture numérique, dans la présente analyse, ne se limitera pas seulement à l’inégalité d’accès à l’Internet comme on le voit dans de nombreux écrits. Contrairement à cette acception courante, la fracture numérique en Afrique est bien plus globale et prend en compte aussi bien la situation de l’Internet que celles du téléphone, de la télévision, de la radio, etc.

[4] Données du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH-1998), selon l’Institut National de la Statistique (INS).

[5] Ambitieux projet global de politique de développement visant à faire de la Côte d’Ivoire un État moderne en l’espace d’une génération (horizon 2015-2025). Il consiste en un programme de grands travaux d’infrastructures publiques (ponts, autoroutes, aéroports, trains urbains, stades, etc) à financer par des capitaux privés sous forme de BOT (Built-Operate-Transfer). Il convient cependant de faire remarquer que la répartition spatiale déséquilibrée des infrastructures projetées offre en l’occurrence un bel exemple de fracture (territoriale), d’absence de projet d’aménagement du territoire. En effet, quasiment toutes les réalisations projetées se concentrent dans la ville d’Abidjan et sa région. Il convient par ailleurs de signaler qu’hormis la rénovation de l’aéroport international d’Abidjan tous les autres programmes sont en veilleuse en raison de la crise sociopolitique grave que traverse le pays.

[6] Kla Didier (2003), Les télécommunications en Côte d’Ivoire, Colloque international sur « les fractures numériques Nord/Sud en question : quels enjeux quels, quels partenariats ? », Université d’été de la communication d’Hourtin (Gironde-France), http://www.africanti.org/resultats/... L’auteur, au moment du colloque, travaillait dans l’entreprise Côte d’Ivoire Télécom, et à ce titre connaissait bien l’environnement de ce secteur.

[7] Valeur, en 2002, annoncée par le responsable d’un fournisseur local d’accès à l’Internet.

[8] La Côte d’Ivoire traverse une grave crise politique depuis septembre 2002. À la suite d’un putsch avorté qui s’est transformé en rébellion armée, le pays est géographiquement et administrativement coupé en deux parties. Le nord est occupé par les forces rebelles tandis que le sud est resté sous contrôle gouvernemental. Pour éviter une guerre civile, près de 10 000 Casques bleus des Nations unies ainsi que 4 000 soldats français séparent les forces belligérantes.

[9] On lie de plus en plus la croissance économique et la création d’emplois dans les pays développés au dynamisme de la nouvelle économie fondée sur les Technologies de l’Information et de la Communication pour lesquelles ces pays ont des capacités élevées.

[10] Si la ville d’Abidjan a à sa tête un maire central, il convient de savoir qu’elle forme un district divisé en dix communes autonomes qui se livrent entre elles une rude compétition dans tous les secteurs du développement économique et territorial.

[11] Le débat actuel sur les conséquences économiques et sociales des délocalisations d’entreprises ou de services à forte valeur ajoutée reposant sur les TIC, des pays industrialisés vers les pays émergents, conforte notre réflexion. Il est admis que les régions de délocalisation dans les pays industrialisés sont généralement des régions aux économies anciennes, peu attractives, technologiquement parlant. Bien entendu, il y a en priorité la question des charges salariales élevées, et secondairement celle de la qualification de la main-d’oeuvre.

[12] Dans une étude démographique nationale de 2001, B. Zanou et A. Nyankawindemera relèvent que les commodités de la vie urbaine incluant les infrastructures socioculturelles ont été un facteur important dans les migrations internes observées, et que pour les jeunes ruraux, en particulier les déscolarisés, la ville d’Abidjan est un eldorado où il convient de vivre.

[13] Une telle implication serait d’autant facilitée que dans le cadre de sa politique de régionalisation, l’État de Côte d’Ivoire prévoit d’attribuer un concours financier relativement important à chaque région. Avant la crise sociopolitique, survenue en 2002, le gouvernement prévoyait de mettre annuellement à la disposition de chaque Conseil Général de département, une somme de plus de 3 milliards de francs CFA (soit plus de 4,57 millions d’euros). C’est une somme conséquente dans un contexte de pays en développement. Cette politique s’inscrit dans un cadre global où la création des Conseils Généraux (de départements et de régions) répond à un objectif de renforcement de la politique nationale de décentralisation visant à créer des entités plus ou moins autonomes de développement local.

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